Morez, Jura. Dans un atelier silencieux, un candidat plie, ajuste, lime une monture à la main, au dixième de millimètre près. Il a 8 heures pour transformer un bloc de matière brute en un objet parfait. Pas une seconde de plus. C’est l’épreuve en loge du concours MOF (Meilleur Ouvrier de France) — discipline lunetterie. Un concours qui, depuis sa création, n’a cessé d’évoluer pour rester au niveau d’une filière en pleine mutation. Impression 3D, matériaux végétaux, partenariats avec des écoles de design… L’école des MOF Lunetiers a bien changé depuis ses débuts !

Le titre de MOF Lunetier : ce que ça représente vraiment

Le titre de Meilleur Ouvrier de France n’est pas une médaille que l’on accroche au mur après une belle carrière. C’est une reconnaissance par les pairs, obtenue au terme d’un concours exigeant, évalué par un jury de professionnels. Pour la discipline lunetterie, il n’est accordé qu’aux candidats atteignant une note supérieure à 18/20 — ce qui signifie que certaines sessions peuvent couronner très peu de lauréats, voire aucun.

Le concours MOF Lunetier est né lors de l’édition 2008 du SILMO, le salon international de l’optique. Son succès immédiat a conduit à la création de l’Association des MOF Lunetiers, fondée par les 14 premiers lauréats. Sa mission : représenter la discipline en France et à l’international, promouvoir le concours, et accompagner les futurs candidats. C’est dans cette logique qu’est née, en 2011, l’École des MOF Lunetiers à Morez — capitale française de la lunette.

L’association MOF Lunetiers à Morez

La 27e édition : deux nouveaux lauréats sacrés à la Sorbonne

La 27e session du concours MOF Lunetier s’est conclue en juin 2023 par une cérémonie à la Sorbonne. Deux candidats ont décroché le titre tant convoité : Sébastien Chatelard, 35 ans, originaire de Guadeloupe, et Sébastien Garnier, 44 ans, basé à Monaco. Ils rejoignent ainsi une communauté de lauréats qui comptait jusqu’alors une cinquantaine de membres depuis la création du concours.

Le chemin pour y parvenir n’a rien d’anodin. Les qualifications avaient réuni une cinquantaine de candidats au lycée Fresnel, à Paris. Les admis à la phase finale ont ensuite rejoint Morez pour l’épreuve décisive : réaliser une monture en acétate et un clip en métal, entièrement à la main. Et désormais, cette épreuve en loge se joue sur 8 heures — contre 3 heures lors des premières éditions. Une montée en exigence qui reflète la complexité croissante des ouvrages demandés.

L’école des MOF Lunetiers : une structure qui s’est étoffée

De 6 à 8 formateurs

Depuis les premières années de l’école, l’équipe pédagogique s’est renforcée. L’école compte désormais 8 formateurs MOF, avec l’intégration des deux nouveaux lauréats 2023 dans l’équipe. Chaque formateur conserve sa spécialité — acétate, métal, matières naturelles, design, production industrielle — ce qui garantit une formation pointue sur chaque aspect du métier. Le ratio reste volontairement limité : un formateur pour trois stagiaires maximum, afin de préserver la qualité de l’accompagnement.

Un atelier qui embrasse toutes les technologies

L’atelier de prototypage, toujours basé à Morez, représente désormais l’ensemble des disciplines de la fabrication contemporaine : création à la main, à la machine, en DAO, CNC, laser et impression 3D, pour des montures en acétate, métal, bois et corne.  Un panorama complet qui couvre aussi bien les techniques artisanales les plus traditionnelles que les outils numériques les plus récents.

Les modules de formation : deux nouveautés majeures

Le catalogue de formations s’articule toujours autour de modules thématiques, accessibles aux opticiens, lunetiers, commerciaux et collaborateurs qui souhaitent monter en compétences sur une ou plusieurs étapes de la fabrication. Les tarifs oscillent selon les modules, et des stages sur mesure peuvent être organisés pour les groupements d’opticiens ou les entreprises de la filière.

C’est l’arrivée de deux modules entièrement dédiés à l’impression 3D qui a mis le plus à jour la formation sur ces dernières années :

  • Module 8-1 — Initiation à la réalisation d’un prototype en impression 3D
  • Module 8-2 — Perfectionnement à l’impression 3D

Ces deux modules viennent compléter les apprentissages déjà consacrés à la CAO (conception assistée par ordinateur) et aux machines à commande numérique. Avec cette nouvelle brique, l’école couvre désormais l’intégralité du processus de création d’une monture contemporaine — de l’esquisse sur papier à la pièce imprimée en 3D, en passant par le façonnage manuel.

Les autres modules historiques restent au programme :

  • Module 1 — Prises de mesures, dessin et façonnage d’une monture
  • Module 2 — Prototypes découpés à la toupie
  • Module 3 — Façonnage et assemblage d’une monture en métal
  • Module 4 — Perfectionnement Acétate/Métal
  • Module 5 — Montures en matières naturelles
  • Module 7 — Créer et perfectionner son atelier
  • Module 9 — Rhabillage de montures avec rigueur industrielle
  • Module 10 — Modification, adaptation et réparation en magasin
  • Module 11 — Décoration manuelle sur acétate (niveaux standard, approfondissement et expert)

Le CPF : une bonne nouvelle pour les candidats salariés

Autre évolution notable depuis notre dernier article sur le sujet : le financement de la préparation au concours. Le titre de MOF étant inscrit au Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP), les salariés peuvent désormais mobiliser leur Compte Personnel de Formation (CPF) pour financer le temps consacré à la préparation du concours. Une avancée concrète qui lève l’un des principaux freins à la participation — le coût potentiel de la formation pour les professionnels en activité.

MOF Lunetiers : l’école s’ouvre au design avec l’ENSAAMA

C’est sans doute l’une des évolutions les plus enthousiasmantes de ces dernières années. L’école des MOF Lunetiers a tissé un partenariat pédagogique avec l’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d’Art (ENSAAMA), l’une des plus prestigieuses écoles de design appliqué en France.

Concrètement, des étudiants en design travaillent aux côtés des stagiaires MOF sur des projets thématiques présentés notamment au SILMO. En 2024, 93 étudiants de l’ENSAAMA ont collaboré avec l’école autour de la thématique des matériaux végétaux, et 30 autres ont planché sur le concept « Cradle to Cradle«  — soit concevoir une monture dont chaque composant peut être réintégré dans un cycle de production sans générer de déchet.

Ce type de collaboration illustre parfaitement l’évolution du rôle de l’école : elle n’est plus uniquement un lieu de transmission de savoir-faire technique, mais un espace de croisement entre artisanat d’excellence et création contemporaine.

Challenge avec l’ENSAAMA – 2025

Pourquoi viser le titre de MOF Lunetier dans les prochaines années ?

Dans un secteur où la lunette est de plus en plus perçue comme un objet de mode et un accessoire identitaire, la maîtrise artisanale de la fabrication sur mesure est une compétence rare — et une différenciation réelle. Qu’on soit opticien indépendant, lunetier façonnier ou créateur de sa propre marque, le titre de MOF Lunetier reste le signal le plus fort de l’excellence professionnelle dans ce domaine.

Mais au-delà de la récompense individuelle, intégrer la communauté des MOF Lunetiers, c’est rejoindre un réseau actif, engagé dans la valorisation du métier et dans la transmission des savoir-faire essentiels du métier !

 

 

 

 

Crédits photo à la une : Karolina Grabowska de Pixabay

 

On ne fabrique plus des lunettes comme avant… Et c’est tant mieux. Entre les pressions écologiques, les attentes d’une nouvelle génération de consommateurs et l’essor de technologies de fabrication inédites, l’industrie de la monture connaît une transformation profonde. Marc de café, plastiques repêchés dans les océans, graphène, fibres de lin bretonne… L’innovation matière en optique n’a jamais été aussi foisonnante. Et ce n’est qu’un début !

Les classiques « verts » qui s’imposent désormais comme normes

Le bio-acétate : du niche au mainstream

Ce qui était encore un argument marketing de niche en 2022 est devenu une tendance de fond. Le bio-acétate — composé à 60 % de cellulose végétale — a été lancé en masse par Luxottica dès février 2023, donnant le signal que le secteur allait basculer. Contrairement à l’acétate traditionnel, il ne contient pas de plastifiants issus du pétrole, le rendant entièrement compostable. En 2025, l’accent est largement mis sur la durabilité et l’usage de ce matériau écologique, qui offre une grande variété de couleurs et de finitions — sans rien sacrifier à l’esthétique.

Matsuda – Montures Titane de luxe

Le titane recyclé : léger, solide, responsable

Valeur sûre de la lunetterie haut de gamme, le titane vit lui aussi sa mue écologique. Le titane recyclé, popularisé par la marque Matsuda, permet de réduire de 35 % le poids des montures sans rogner sur leur solidité. Hypoallergénique, extrêmement résistant à la corrosion, il reste le choix de référence pour ceux qui veulent allier confort, finesse et longévité.

Le polyamide biosourcé : le challenger flexible

Le polyamide biosourcé, issu de matières premières renouvelables, gagne en popularité. Ce matériau, à la fois flexible et résistant, permet de créer des montures confortables et durables, avec un faible impact environnemental. Il tend à prendre la place de l’Ultem dans les gammes sport et quotidien, avec l’avantage supplémentaire d’une origine non pétrolière. Des marques comme Götti, lunettier suisse, se sont déjà appropriés le polyamide dans le cadre de leurs fabrications 3D.

Les innovants : quand la matière première surprend

Les plastiques de l’océan : la mer comme recyclerie

C’est l’une des tendances les plus symboliques de ces deux dernières années. On ne présente plus Sea2see, qui a introduit sur le marché une fabrication entièrement sourcée à partir de plastiques repêchés dans les océans, alliant esthétisme et conscience environnementale. Une démarche qui répond à une double urgence : réduire la pollution marine tout en proposant des produits attractifs. D’autres marques européennes emboîtent le pas, preuve que la filière plastique océan quitte le domaine du gadget pour devenir un vrai segment de marché.

Sea2See, collections en déchets recyclés de plastique marin

La pierre et les haricots : ROLF réinvente l’usage de la matière

Et si les matériaux les plus surprenants venaient de la nature la plus brute ? C’est le pari réussi de la marque autrichienne ROLF, qui remporte pour la deuxième fois en 2025 le prix CSE (Certified Sustainable Eyewear) au salon MIDO de Milan — la principale vitrine mondiale de l’optique. Sa particularité : produire des montures à partir de matières aussi inattendues que le bois, les fèves de ricin ou encore l’ardoise, une pierre naturelle à la teinte profonde. Au-delà de l’originalité, ROLF mise sur un design intemporel pensé pour durer — une façon de réduire l’empreinte écologique non pas seulement par le choix des matériaux, mais par la longévité des pièces elles-mêmes.

 

Friendly Frenchy – collection Coquillages

Les matières insolites : coquilles, lin, café…

L’innovation ne vient pas toujours des labos. Plusieurs marques artisanales, notamment françaises, explorent des matières premières d’origine locale et radicalement inattendues. Friendly Frenchy s’est spécialisée dans la fabrication de montures à partir de coquilles d’huîtres et d’autres matières marines biosourcées, récupérées auprès de producteurs et restaurateurs des côtes normandes et atlantiques. La marque Linotte propose des montures conçues en fibres de lin cultivé de façon écologique, sans irrigation ni pesticides. Et la start-up ukrainienne Ochis Coffee continue, elle, de produire des montures à partir de marc de café et de biopolymère végétal — biodégradables cent fois plus rapidement qu’une monture en plastique classique.

La fabrication réinventée : l’impression 3D s’installe

Les matériaux ne sont pas le seul levier de transformation. L’impression 3D permet désormais de créer des montures sur mesure, parfaitement adaptées à la morphologie de chaque visage, tout en réduisant les déchets de production. Résultat : moins de chutes de matière, des designs avant-gardistes impossibles à usiner traditionnellement, et une personnalisation poussée à son maximum. La marque Hakino, née dans l’ouest de la France, a ainsi lancé une collection aux faces imprimées en 3D après avoir travaillé le bois et l’huile de ricin, combinant démarche artisanale et technologie de pointe.

Et demain ? La matière intelligente entre en scène

La prochaine frontière ne concerne plus seulement les matériaux écologiques : ce sont des matériaux capables d’embarquer de la technologie. Warby Parker et Google ont officialisé leur collaboration pour développer des lunettes légères alimentées par l’IA Gemini, le premier produit étant prévu pour 2026. Ces montures devront être suffisamment légères, résistantes et discrètes pour intégrer micros, caméras et haut-parleurs sans que le porteur n’ait l’impression de porter un gadget. Un défi de conception et de matériaux autant que technologique.

Du côté de Meta, les Ray-Ban Smart Glasses Gen 2 — dotées d’une caméra 12 mégapixels et d’une autonomie de 8 heures — sont déjà sur le marché européen, fixant le niveau d’exigence que les concurrents devront atteindre.

Ce que ça change pour les opticiens et leurs clients

La demande des consommateurs est bien réelle, et l’offre s’adapte à grande vitesse : les grandes enseignes comme les marques indépendantes intègrent désormais systématiquement un ou plusieurs matériaux « responsables » dans leurs nouvelles collections. Pour les opticiens, cette montée en puissance représente à la fois une opportunité pédagogique — expliquer les différences, valoriser l’origine, justifier le prix — et un véritable argument de différenciation face aux offres en ligne.

L’ère de la monture comme simple contenant de verres est bel et bien révolue. Ce qu’on porte sur le nez en dit désormais autant sur nos valeurs que sur notre style, et c’est tant mieux !